Peut-on encore faire confiance à ce qu’on voit ?
Dans quelle mesure les nouvelles technologies ( réseaux sociaux, algorithmes, IA) modifient-elles notre confiance envers ce que nous voyons et ce que nous ressentons ?
Cette enquête explore comment les réseaux sociaux, les algorithmes et l’intelligence artificielle ont silencieusement modifié notre rapport à la réalité. À travers six pistes de réflexion de Baudrillard à Debord, de Benjamin à Han on tente de comprendre pourquoi voir ne signifie plus forcément croire, et pourquoi ce qu’on ressent est devenu plus puissant que ce qui est vrai.
Cet article a été réalisé dans le cadre de la semaine intensive ESP Media 2026.Il explore comment les réseaux sociaux, les algorithmes et l'intelligence artificielle ont modifié notre rapport à la réalité à travers six pistes de réflexion, de Baudrillard à Debord, de Benjamin à Han pour tenter de comprendre pourquoi voir ne signifie plus forcément croire, et pourquoi ce qu'on ressent est devenu plus puissant que ce qui est vrai.L'intelligence artificielle a été utilisée pour structurer et fluidifier le travail. Les articles, les sources et les pistes de réflexion ont été fournis en amont, et l'IA a permis de synthétiser et d'organiser l'ensemble de façon cohérente.Le fond, les choix éditoriaux et les orientations de réflexion sont entièrement issus d'une démarche personnelle de recherche. Cet usage a été assumé clairement parce qu'il semblait cohérent avec le sujet même de cet article : comprendre les outils qu'on utilise, plutôt que faire semblant de ne pas s'en servir.
Peut-on encore faire confiance à ce qu'on voit ?
Enquête sur ce que les nouvelles technologies font à notre perception du réel
On utilise ces outils tous les jours. On les analyse, on travaille avec eux. Mais est-ce qu'on s'est vraiment demandé ce qu'ils font à notre confiance envers ce qu'on voit, envers ce qu'on ressent ?
Ce matin, en se réveillant, on a probablement regardé son téléphone avant de se lever. Et on ne s'est pas demandé pourquoi on voyait ces contenus-là et pas d'autres. Derrière chaque vidéo, chaque post, chaque info qui atterrit dans notre fil, il y a quelque chose qui a décidé pour nous.
Un algorithme. Un système automatique qui trie, sélectionne, et nous sert une version du monde sur mesure. En silence. Sans nous le dire. C'est le point de départ de cette enquête.
Dans quelle mesure les nouvelles technologies (réseaux sociaux, algorithmes, IA) modifient-elles notre confiance envers ce que nous voyons et ce que nous ressentons ?
Avant d'aller plus loin, un mot sur le terme "confiance". Il recouvre trois dimensions distinctes. La confiance épistémique: on croit que ce qu'on voit est vrai. La confiance émotionnelle: on fait confiance à ce qu'on ressent. Et la confiance sociale: on fait confiance aux autres pour nous dire la vérité. Ces trois dimensions ne sont pas affectées de la même façon par les technologies. C'est ce que cette enquête explore.
Le réel a été remplacé par sa représentation.
Jean Baudrillard théorisait en 1981 dans Simulacres et Simulation (Galilée) que les images ont arrêté de représenter la réalité, elles la remplacent. Il appelait ça l'hyperréalité.
Sur les réseaux sociaux, ce qu'on consomme ce ne sont pas des vies, ce sont des mises en scène de vies, optimisées pour l'engagement. À force de les voir, on les prend pour la norme. On ne se compare plus au réel. On se compare à des constructions. Ces représentations sont tellement intégrées à notre quotidien qu'on les utilise sans les questionner. Notre confiance repose sur des images fabriquées, pas sur le réel.
"La carte précède le territoire,c'est elle qui engendre le territoire." Jean Baudrillard, Simulacres et Simulation, Galilée, 1981
Ce qui rend ce diagnostic particulièrement fort aujourd'hui c'est son caractère insidieux.Ces représentations sont tellement intégrées à notre quotidien qu'on ne les questionne plus. On prend pour acquis que ce qu'on voit, alors que c'est une version triée du monde, construite pour maximiser notre temps d'attention.La conséquence directe sur notre confiance : on croit faire confiance au réel. En fait on fait confiance à sa mise en scène.
On a arrêté de vivre, on regarde.
Guy Debord l'avait décrit en 1967 dans La Société du Spectacle bien avant Internet. Son diagnostic : on a arrêté d'expérimenter le monde pour se contenter de le regarder. On va à un concert, qu'est-ce qu'on fait en premier ? On sort le téléphone pour filmer. On ne vit pas le concert. On produit du contenu à partir du concert.
Ce glissement n'est pas accidentel. Les images remplacent le réel parce que ça maintient les individus dans une posture passive et consommatrice ce qu'on appelle aujourd'hui l'économie de l'attention. Debord parlait de la télévision. Aujourd'hui on parle du scroll infini. La mécanique est identique, juste rendue personnalisée et permanente.\
"Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images." — Guy Debord, La Société du Spectacle, Buchet-Chastel, 1967\
Les algorithmes nous fabriquent chacun notre propre réalité.
On peut faire l'expérience maintenant : on ouvre YouTube et on regarde ses recommandations, puis on demande à quelqu'un à côté de faire pareil. Deux listes complètement différentes. Même plateforme, même moment, deux réalités séparées.
Les systèmes de recommandation construisent pour chacun de nous une version personnalisée du monde informationnel. L'objectif n'est pas de nous informer c'est de maximiser notre temps d'attention.
Selon le rapport Éthique et numérique de la CNIL, 57% des Français estiment que les algorithmes limitent l'étendue des choix qui leur sont proposés. Et cette même étude montre que la confiance envers les algorithmes augmente dès qu'on comprend comment ils fonctionnent. On se méfie de ce qu'on ne comprend pas. On ne fait pas confiance au monde tel qu'il est on fait confiance à la version que l'algorithme a construite pour nous, sans le savoir.
On ne sait plus distinguer le vrai du fabriqué
Walter Benjamin posait en 1935 dans L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique (Allia, rééd. 2011) une question simple : qu'est-ce qu'on perd quand on reproduit quelque chose à l'infini ?
Sa réponse : l'aura ce sentiment d'authenticité lié à l'unicité d'une chose, la preuve qu'elle a vraiment existé. Avec l'IA générative cette garantie a disparu. On peut générer un visage en quelques secondes sans original, sans histoire.
L'aura n'a pas eu le temps d'exister. Les deepfakes en sont l'expression la plus visible. Selon une étude publiée en juin 2025 par Undetectable AI Research, 85% des Américains déclarent avoir perdu confiance dans les informations en ligne à cause des deepfakes et pourtant plus de 90% n'utilisent aucun outil de vérification. On doute. Mais on ne vérifie pas. Voir ne signifie plus croire.
Le flux permanent nous épuise et un cerveau épuisé ne vérifie plus
Byung-Chul Han décrit dans Dans la nuée (Actes Sud, 2015) ce qu'il appelle la fatigue informationnelle : le flux constant de contenus produit un épuisement cognitif qui réduit notre capacité à analyser et à exercer un jugement critique. Les plateformes exploitent précisément cet épuisement . Un cerveau fatigué et émotionnellement stimulé reste plus longtemps connecté. C'est leur modèle économique. On ne ressent plus de façon vraiment autonome. On réagit à ce qu'on nous montre.
"L'information est cumulative et additionne, là où la vérité est exclusive et sélectionne." —Byung-Chul Han, Dans la nuée, Actes Sud, 2015
L'émotion a pris le dessus sur les faits : la post-vérité. En 2016, le dictionnaire Oxford élit "post-vérité" mot de l'année : circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d'influence sur l'opinion publique que les appels à l'émotion et aux croyances personnelles. C'est la conséquence directe de tout ce qui précède.
Quand le réel est remplacé par sa mise en scène, quand la réalité est fragmentée par les algorithmes et qu'on est cognitivement épuisés, on se raccroche à ce qu'on ressent. Selon un article de la Revue des Médias de l'INA, sur les réseaux sociaux on fait davantage confiance à la personne qui partage une information qu'à la source elle-même. La confiance s'est déplacée des faits vers les liens affectifs.
Et il y a quelque chose de particulièrement résistant dans ce mécanisme : l'effet retour de flamme (David McRaney, 2011) quand une croyance est contredite par des preuves, elle se renforce au lieu de s'effacer. On ne cherche plus ce qui est vrai. On cherche ce qui confirme ce qu'on ressent déjà.
Pas de paranoïa. Mais une lucidité à construire. Baudrillard en 1981 avait vu que les représentations allaient remplacer le réel. Debord en 1967 avait décrit comment on deviendrait spectateurs de notre propre existence. Benjamin en 1935 avait nommé ce qu'on perdrait. Han en 2015 avait analysé l'épuisement que ça produirait. La post-vérité est venue nommer les conséquences collectives.
Ces penseurs n'avaient pas Internet. Ils avaient observé des logiques et ces logiques se sont accélérées avec le numérique. Le rapport de la CNIL le montre : la confiance envers les algorithmes augmente dès qu'on comprend comment ils fonctionnent. Le problème n'est pas la technologie.
C'est qu'on l'utilise sans mesurer ce qu'elle fait à notre perception du réel. Cette enquête ne clôt pas la question. Elle propose un chemin. Et poser la question sérieusement c'est déjà une forme de résistance.